Doublage…fait au Québec!
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Article reproduit avec l’autorisation de la journaliste Karine  Projean

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Doublage…fait au Québec! Date: 02/06/05 Par: Karine  Projean

Un jour de neige, le comédien et directeur de plateau Alain  Zouvi, arrive au studio Technicolor, rue Sainte-Catherine Ouest à  Montréal, où il mène en main de maître les séances de doublages. Il a  pour mission de guider les comédiens et de les corriger. Sur le mur, un  écran. On double A love song for Bobby Long, qui met en vedette John  Travolta et Scarlett Johansson. Les scènes du film se déroulent, alors  que la bande rythmo, où sont écrits les dialogues à la main, défile sous  l’écran. Elle indique aux comédiens quand marquer des pauses, quand  respirer, et même quand pleurer. Les comédiens n’ont qu’à la suivre, en y  mettant les émotions appropriées. Alain Zouvi regarde et écoute  attentivement ce qui a été fait depuis le début de la matinée. Il juge  que le résultat est bon. Quand ce n’est pas satisfaisant, il fait  recommencer les doubleurs. Il conseille les comédiens: «C’est ça, ouvre  la soupape encore plus», suggère-t-il, lors d’une scène particulièrement  émotive.
Alain Zouvi est directeur de plateau depuis dix-sept  ans et exerce le métier de doubleur depuis vingt-cinq ans, en plus de  pratiquer celui de comédien à la télévision. C’est lui qui donne la voix  à Ben Stiller, Adam Sandler, et Brad Pitt. Au Québec, l’industrie du  doublage est florissante. Secteur qui, d’année en année, se maintient;  il fait vivre environ 700 personnes, comédiens et techniciens, et est  évalué à 20 M$. Mais la bataille reste toujours à se jouer. Alors qu’une  majorité de films sont doublés au Québec, les séries diffusées sur le  territoire de la Belle Province font retentir un accent français. Une  bataille pas toujours gagnée (le doublage existe au Québec depuis 1955).  Les Français nous avaient déjà devancé, en instaurant dès 1945 un  décret qui voulait empêcher les interprètes français vivant aux  États-Unis de doubler les films destinés au marché français. Ce  règlement a été amendé en 1996 pour l’élargir au marché européen. En  1965, le Québec a demandé un assouplissement de ce décret, et en 1977 un  accord se dessinait, mais le syndicat des acteurs français s’y  opposant, l’accord n’a pas été paraphé. En 1983, Lise Bacon dépose son  projet de loi 109 sur le cinéma, dont l’article 83 oblige les  distributeurs à offrir une version française de leur film si  l’exploitation se fait au-delà de 60 jours. En 1991, Liza Frulla  raccourcit ce délai à 45 jours. Rien ne force les distributeurs à  doubler leurs films au Québec ou même de les doubler tout court. À la  fin du délai prescrit par la loi, le film ne peut être disponible qu’en  une seule copie, s’il n’a pas été doublé. Mais la loi ne spécifie pas si  le film doit être doublé en France ou au Québec. Et la Régie du Cinéma  n’a pas encore trouvé, selon l’Union Des Artistes, une façon  d’identifier correctement la provenance du doublage. Du côté de la Régie  du Cinéma, on explique que les DVD sont souvent assemblés aux  États-Unis et que c’est là que les erreurs peuvent se produire, car les  travailleurs ne savent distinguer un doublage québécois d’un doublage  français. Les distributeurs ne sont pas au fait de ces erreurs, mais  lorsqu’elles se produisent, ils rectifient le tir.
En 1999,  l’Union Des Artistes avait mené une campagne médiatique haute en  couleur. “On veut s’entendre” exigeait que les films disponibles sur le  marché québécois soient doublés au Québec. Cette année-là, la compagnie  Warner faisait piètre figure, et les défenseurs des artistes, Pierre  Curzi et Sébastien Dhavernas en tête, leur avait demandé des comptes.  Dès l’année suivante, Warner revenait au Québec. Les différents paliers  de gouvernements n’opposent pas de loi aux distributeurs, explique  Hélène Mondoux, coordonnatrice du comité doublage à l’UDA. Ainsi, ceux  qui veulent que leur film soit projeté en France doivent impérativement  le doubler sur le territoire de l’Hexagone. Le Québec ne peut pas se  targuer d’avoir une loi qui protège aussi bien ses artisans. «On a  demandé une loi semblable, dit Hélène Mondoux. On offre des crédits  d’impôts, une réduction sur le prix des visas, mas il n’y a toujours pas  de loi.» C’est ainsi, explique Ariane Giroux-Dallaire de chez Séville,  un distributeur qui offre plusieurs films étrangers sur nos écrans,  qu’au mieux, on tente de doubler au Québec. «C’est le même prix entre la  France et le Québec. Alors si un distributeur français achète le film  avant, on évite de débourser car la version existe déjà.» Mais c’est  surtout une histoire de gros sous. Un doublage coûte minimalement 30  000$ alors que sous-titrer ne nécessite que 5000$. «On préfère présenter  des versions sous-titrées, explique celle qui travaille chez Séville,  puisque la version originale transmet mieux l’émotion.» Et les séries  télévisées? Le problème est d’autant plus inquiétant dans le cas des  séries pour enfants et dans les séries américaines. Dans ces cas, tout  est doublé en France et acheté ici. Auparavant, même les séries  canadiennes étaient doublées en France. En février dernier, l’Union Des  Artistes en collaboration avec la Société des Auteurs de Radio et de  Télévision (SARTEC) a publié le rapport “Séries jeunesse et animation”:  le jeune public francophone dépossédé de sa culture et privé de ses  artistes. Ensemble, ils dénoncent le fait que les productions  canadiennes ne font souvent pas appel à des auteurs d’ici. De plus, plus  de 50% des émissions doublées réalisées avec des fonds canadiens sont  doublées à l’étranger. «C’est une insulte à partir du moment que ce sont  des fonds d’ici qui sont impliqués» dénonce Hélène Mondoux. Mais  parfois, c’est presque illogique: «La série Jacob Jacob est basée sur la  vie de Mordecai Richler et est remplie de références culturelles d’ici.  Pourtant, elle a été doublée en France.» Le bâton de hockey est alors  devenue la crosse…Le problème se retrouve particulièrement dans le cas  des coproductions, où les ententes ne sont souvent pas respectées.  Hélène Mondoux donne le cas de la série A bear named Willy, une  coproduction à 78 % canadienne, donc majoritaire. Les autres  participants étaient la Chine et le Royaume-Uni. «Normalement, le  doublage aurait dû se faire ici. Or, quelques jours avant d’entrer en  studio, on a été informés que le doublage était fait en France», se  désole-t-elle. Les séries présentent un avantage pour les doubleurs.  «Elles permettent aux femmes et aux jeunes qui commencent à travailler  de se faire les dents sur un personnage», explique Hélène Mondoux. Du  côté de la télévision de Radio-Canada, le public peut voir depuis le  printemps deux séries américaines doublées en France, Perdus et Beautés  désespérées. À la Société d’État, on n’a pas de politique de doublage.  «On insiste pour que le doublage se fasse au Québec dans le cas des  émissions canadiennes», précise Patricia Leclerc, directrice des  acquisitions à la télévision générale. Encore là, c’est surtout une  histoire de coûts. Le prix d’un doublage, dans le cas d’une série, est  le même que l’acquisition de la série, ce qui revient à doubler les  coûts. Si les Français ont déjà fait le doublage et l’achat de la  licence, dont le prix est de 10 à 15 fois plus élevé là-bas, on paierait  deux fois plus cher. Mais le doublage qu’on diffuse est de bonne  qualité, nous assure-t-on.
Et les gagnants sont… Des prix citron  et orange sont remis aux diffuseurs par l’Union Des Artistes depuis  deux ans, quand on reconnaît le travail accomplit par les distributeurs.  «En grattant sur l’image corporative, on s’est rendu compte que ça  fonctionne», explique Hélène Mondoux. Buena Vista (Walt Disney) a  remporté cette année le prix Orange pour sa constance à faire doubler  presque tous ses films au Québec (100% en 2003 et 2004, selon l’UDA).  Universal, nominé dans cette catégorie, avait fait preuve d’une grande  amélioration, puisqu’il avait passé de 42% en 2002, à 54% en 2003 et à  85% en 2004. C’est la compagnie Dreamworks, la maison de Steven  Spielberg, qui s’est vu attribuer le prix Citron pour 2005, parce qu’il  démontre un certain entêtement à ne rien faire doubler ici. Dans cette  catégorie, Fox était également en nomination, malgré l’amélioration  qu’il avait connue entre 2003 et 2004 (de 24% à 53%), qui n’équivaut pas  au 85% qu’il avait eu en 2001. «Nous avons l’impression qu’ils jouent à  la chaise musicale, exprime Hélène Mondoux en parlant de Fox. L’an  passé, pour la première édition des prix, ils ont fait des efforts.»  Mais le 1er juin 2005, la vapeur s’est renversée: Dreamworks annonçait  qu’il ferait son premier doublage au Québec avec le film The Island.  Reste à voir si les autres films du distributeur suivront. La Régie du  Cinéma est responsable de l’étiquetage. «Ils indiquent quand le film a  été doublé au Québec, mais pas de façon constante, indique Hélène  Mondoux. Ils n’ont pas les ressources internes nécessaires à cette  tâche. Il faut préciser qu’un doublage québécois se colle parfaitement à  un film étranger. Mais quand le film est doublé ailleurs, le spectateur  se retrouve avec deux cultures: celle où le film se déroule et celle  d’où proviennent les voix, avec lesquelles il doit vivre.» À la Régie,  on explique la façon dont on détermine la provenance du doublage: le  distributeur présente sa demande de certificat de dépôt en précisant si  le film est doublé ici. Il doit aussi fournir une confirmation du studio  de doublage. Il existe tout de même des façons d’encourager les majors  américains à doubler leurs films ici. À la Régie du Cinéma, on indique  que les distributeurs ont tout avantage à privilégier le Québec: la  Régie offre une économie de 0,10$ lorsque les artisans d’ici  travaillent, pour une étiquette qui coûterait 0,40$ autrement. «Le coût  d’un doublage est de 60 000 à 80 000$, précise Claudine Gallipeau,  coordonnatrice des services à la clientèle à la Régie. Les distributeurs  peuvent facilement économiser 20 000$ sur les frais de la Régie en  venant ici.» Des doubleurs passionnés!
Déjà petite fille, Sophie  Faucher s’adonnait au doublage. Le premier film auquel elle a prêté sa  voix était Lassie. «La bande rythmo n’existait pas. On avait des  écouteurs qui nous faisait entendre la voix en anglais, et on y allait  texte français en main en suivant le mouvement des lèvres », explique  celle qui affirme avoir eu de très beaux rôles en doublage. «J’ai tout  de suite aimé faire du doublage, ça m’a toujours amusée à cause de la  variété des rôles qui nous sont proposés, affirme-t-elle. Comme elle a  une voix grave et très riche, elle a doublé beaucoup de Noirs, dont  Whoopi Goldberg et Queen Latifah. Elle a aussi joué le rôle de la  méchante dans La Petite Sirène. Jouer avec sa voix, ce que permettent  les dessins animés, est une expérience qu’elle trouve très amusante.  «(Avec le doublage), je suis toutes les femmes. Je suis blonde, je suis  rousse, je suis noire», dit celle qui aurait aimé doubler Diane Keaton  dans les films de Woody Allen. «Il y a beaucoup de choses que j’ai  appris à aimer au cours des années, dit quant à lui Joël Legendre. Quand  le stress de la technique est parti, je trouve que c’est une chance  incroyable de pouvoir doubler des acteurs qui ont autant de talent,  comme Leonardo Di Caprio, que je considère un excellent acteur. Pour  moi, ça me fait travailler aussi mon côté «acteur». Je trouve aussi que  c’est une belle leçon d’humilité, comme comédien, de prêter sa voix et  son énergie à l’énergie du comédien. Moi j’ai beau être volubile dans la  vie, si Leonardo Di Caprio décide dans un film qu’il parle lentement,  avec une voix plus grave, je n’ai pas le choix de me coller à ce qu’il  fait.» Certaines personnes peuvent trouver difficile de regarder un film  doublé ici quand on connaît le visage qui correspond à la voix. Mais  les opinions divergent, parmi les comédiens, quant à savoir si on  devrait garder l’anonymat. Joël Legendre croit que le plus souvent  possible, on doit avoir le même comédien qui double le même acteur, afin  de ne pas porter les spectateurs à confusion. «Si on peut associer des  voix au doublage, ça permet de réaliser le fait que le doublage fait  vivre toute une industrie, non seulement des comédiens mais des  techniciens, des agences de publicités, etc.» Selon Alain Zouvi, «Il  faut parler de ce métier-là, même si c’est le travail de l’acteur de  disparaître, de se camoufler derrière celui qu’il double.»
Et  pour l’avenir? La bataille n’est pas gagnée, mais elle prend du terrain.  Pierre Milette, directeur de cabinet adjoint du Ministère de la Culture  et des Communications, affirme que le gouvernement «est en pleine  réflexion». Tout comme le demande l’UDA, il faudrait modifier la loi sur  le cinéma, puisqu’en ce moment ce ne sont que des ententes avec les  majors qui permettent au doublage québécois de vivre. Mais «on est très à  l’aise avec ce que l’UDA revendique» assure Pierre Milette, ajoutant  que des discussions ont eu lieu entre la ministre Beauchamp et le  Président de l’Union Des Artistes, Pierre Curzi. Le débat est dans  l’agenda gouvernemental, mais aucune date n’est fixée pour établir cette  loi. «Ouvrir une loi (celle du cinéma) est un processus très long, qui  ne se fait pas à la légère. Il faut prendre en considération tous les  impacts et toutes les demandes. On est très conscients que ça peut être  une bonne source de revenu chez les comédiens», précise-t-il. Le débat  n’est pas dans l’oubli. Mais de là à dire que la loi sera promulguée, on  le verra. L’atmosphère en studio et le cas du Titanic Parfois il est  nécessaire de recréer l’atmosphère d’un film qu’on double. Dans le cas  de Titanic, on avait été jusqu’à faire en sorte que les comédiens soient  dans la même situation. «On avait tourné ça en hiver. Dans les studios,  on avait complètement enlevé le système de chauffage pour essayer de  recréer cette froideur-là.», raconte Joël Legendre. Tout va aussi selon  le film qu’on double. Dans le cas de The Aviator, qui est un long  métrage assez dramatique, Joël Legendre n’aurait pas souhaité que le  technicien blague, parce qu’il n’était pas dans cet état-là. «Il faut se  garder dans l’état du personnage.» Le directeur allait même jusqu’à  murmurer ses directives à l’oreille du doubleur. Le climat est donc  souvent proportionnel à l’état du film. Mais toujours dans un bon  climat. «Au Québec, on travaille dans la joie. Ce n’est pas la torture.  Ça ne fait pas partie de nos rituels, alors qu’en France, tout est fait  avec un fouet.» Ce qui n’empêche pas un travail sérieux.

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